Qui n'a pas eu des trous dans son tricot après avoir lâché une maille ? Et accessoirement lâché des jurons peu après ?

Mais quand ce n'est pas accidentel,  c'est de la dentelle.

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Dentelle

fraiLa  véritable dentelle serait apparue à Venise au XVIe siècle, après quelques ébauches à partir du XIIIe siècle. Elle est d'abord connue sous le nom de passementerie (1539). Le mot "dentelle", en relation avec les petites dents qui peuvent l'orner, n'apparaît que vers 1549 pour désigner un "tissu léger à jours".

La technique au tout début consiste à enlever des fils d'un tissu et à broder par-dessus ; puis on fabrique des tissus de plus en plus fins (tulle) qui sont brodés, et enfin, la dentelle est créée en-dehors de tout support.

Introduite en France par François 1er, elle devient vite un élément de décoration du vêtement, mais uniquement chez les hommes au début, en particulier les dignitaires de l'Eglise. Tandis que la France végète dans cette technique, les Pays-Bas, Bruxelles et Venise s'imposent dans toutes les cours royales grâce à la finesse de leurs réalisations.

La dentelle, objet de luxe et de raffinement, séduit autant les hommes que les femmes dès le XVIIe siècle et fleurit partout au cours des XVIIe et XVIIIe siècle : sous-vêtements, costumes religieux et militaires, cols, manchettes, fraises, tabliers, chaussures, coiffes, mantilles, voiles de mariée, linge de maison (nappes, napperons, draps), et même les carrosses, c'est de la folie et tout y passe ! à tel point qu'il faudra en règlementer son usage... C'est Colbert qui développera l'industrie de la dentelle en France, en faisant venir trente dentellières de Venise, en établissant des manufactures royales dans plusieurs villes de France et la Manufacture générale à Alençon en 1665, et surtout en interdisant l'importation des dentelles de Venise ou des Flandres !

Elizabeth1England1585 Elisabeth 1ere d'Angleterre, 1585

al_3 alcdeb19 Point d'Alençon (à gauche) - Châle début XIXe (à droite) avec les abeilles impériales

On distingue quatre principaux types de dentelle : le point d'Alençon (de France ou de Venise) exécuté aux aiguilles, le point d'Angleterre qui allie aiguilles et fuseaux, les dentelles de Malines et les Valenciennes, toutes deux au fuseau. L'industrie de la dentelle à la main a commencé à décliner au cours du XIXe siècle, remplacée depuis par la dentelle mécanique qui a bénéficié de l'utilisation de métier à bras et du système Jacquard (merci le tricot !) . Aujourd'hui, la dentelle est réservée à la lingerie et au linge de maison, et la dentelle manufacturée, si elle connaît un regain d'intérêt, ne profite qu'à la haute couture pour des raisons financières évidentes.

Si vous souhaitez voir de la dentelle représentée dans l'art de la peinture, c'est par ici.

La dentelle au tricot

Loin d'être aussi fine que la dentelle à l'aiguille ou au fuseau, la dentelle au tricot se définit par un assemblage organisé de trous, disposés de façon à obtenir un dessin. Pour ce que j'avais trouvé dans mes livres, les premiers "trous-trous" qu'on puisse dater formellement dans l'histoire apparaissent en haut des bas de soie pourpre retrouvés dans la tombe d'Eléonore de Tolède, femme de Côme 1er de Medicis, grand duc de Toscane, décédée en 1562.

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Ce n'est pas vraiment de la dentelle, mais un point ajouré (les trous ne couvrent qu'une partie du tricot et sont souvent réunis en petits groupes). Ce qu'on appelle dentelle est plus élaboré et plus étendu sur la surface du tricot, et pour les puristes, la "vraie" dentelle consiste à faire des trous sur l'endroit ET sur l'envers du tricot.

Chez les anglophones, dentelle se dit lace : point de dents ici, même petites ! Ce mot apparaît au XIIIe siècle dans sa forme primitive laz et dans le sens de cordon/cordelière en fils de soie tressés ou tissés ensemble. Laz vient du français "laz" qui signifie piège, filet, noeud coulant, corde et qui a évolué en "lacs" (ne pas prononcer le "c") : liens de corde, noeud coulant, rêts, filet, piège avec l'expression "tomber dans le lacs" (donc rien à voir avec une pièce d'eau), mais aussi cordon/ruban pour nouer un parchemin par exemple ou appendre un sceau.

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Lace a donc un relent de chasse et de piège au XIIIe siècle... A cette époque, to lace signifie attacher les ouvertures d'un vêtement à l'aide de cordelières et de noeuds, puis  au XIVe siècle, ajuster un vêtement en tirant sur des cordelières qui passent dans des oeillets. Ce sens est bien conservé en français dans les verbes lacer  (un corset) et lacets (de chaussures). Lace prend le sens de motif ornemental en filet/réseau dans la langue anglaise à partir de 1550 seulement.

infaLa dentelle au tricot a concerné la bonneterie (bas) au début : la finesse du travail de la soie des espagnols avaient une telle réputation dans les cours royales qu'ils ont très vite dominé le marché dès le XIVe siècle. Mais les français reprennent l'avantage sous Louis XV (XVIIe siècle) !

Le travail de la dentelle se développe dans les pays d'Europe et atteindra son apogée au XVIIIe siècle et surtout au XIXe sous Victoria : napperons, couvertures, bonnets (ci-contre, bonnet pour enfant, début XIXe, avec emperlement), vêtements d'enfant (cf la robe ci-dessus qui date de 1851 et le détail de son motif), fichus, capuches, cols, gants, bourses, bas bien sûr mais surtout les châles qui vont devenir très recherchés. On tricote de la laine (mouton) ou du poil de chèvre, de la soie, du coton, du lin.

Le tricot a toujours été une activité commerciale au cours de l'histoire : organisation en guildes et corporations dès le Moyen-Age ou travail à domicile (villes ou zones rurales), mais la dentelle demandant un travail délicat séduit particulièrement les aristocrates qui se mettent à l'ouvrage (notre Marie-antoinette tricotait).

Il existe principalement six régions réputées pour leurs châles en point dentelle :

  • l'Islande, les îles Féroé et surtout les îles Shetland qui tricotent de la laine : leurs espèces de moutons, descendant de ceux apportés par les invasions vikings, sont très voisines ;
  • l'Estonie qui tricote également de la laine ;
  • l'Ukraine et la Russie qui travaillent le poil de chèvre (dans ces pays, la chèvre s'acclimate mieux que le mouton qui ne trouve pas assez pour se nourrir).

Les châles d'Unst (îles Shetland)

sht5Ils sont connus depuis 1830, deviendront très populaires sous l'ère victorienne et seront commercialisés à grande échelle à partir de 1851, suite à la première Exposition universelle qui eut lieu à Londres à cette date. Ils sont très fins, de couleur naturelle, la plupart du temps rectangulaires ou carrés, travaillés en général en point mousse et souvent des deux côtés pour être davantage aériens. Les motifs sont inspirés de l'environnement, en particulier de l'océan. Les plus réputés ont été les Wedding ring shawls, grandes pièces carrées de 180 cm de côté pouvant passer dans un anneau de mariage. Aujourd'hui encore, ces châles sont recherchés comme accessoires de mode, voiles de mariée ou couvertures de bébé pour le baptême notamment.

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Les châles d'Haapsalu (Estonie)

hap3Surnommée la Venise de la Baltique, Haapsalu est une station thermale sur la côte ouest de l'Estonie. Du temps des tsars, c'était une ville touristique et un lieu de villégiature pour l'aristocratie russe de Saint-Pétersbourg. La présence de cette classe sociale fortunée et la mode des châles ont développé une économie autour de la dentelle en tricot. Les châles sont en général carrés et de couleur naturelle, tricotés en jersey et travaillés uniquement sur l'endroit. Les motifs s'inspirent également de l'environnement, mais sont surtout floraux -l'un des plus connus est celui du muguet (ci-dessous à gauche). Les noppes (petites boules) sont caractéristiques de cette région ainsi que le travail de mailles tricotées ensemble pour en générer plusieurs (ci-contre). Depuis l'indépendance (1991), l'Estonie essaie de relancer ce patrimoine ; certains tricoteurs y participent aussi grâce à la publication de livres (Nancy Bush et Sirri Reimann et al.) ou de patrons.

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Les châles d'Orenbourg (Russie)

Ils sont nés il y a au moins 200 ans et utilisent le sous-poil d'une chèvre indigène. Le poil de cette chèvre est le plus fin du monde, avec celui de la chèvre cachemire : son diamètre moyen est de 15 microns, tandis que celui de la chèvre cachemire est de 15,5 microns en moyenne et celui du chevreau angora (kid mohair), est de 25/30 microns. Les tricots obtenus sont très fins, voire arachnéens (les fameux gossamers ou webs), et surtout, sont chauds.

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or9Les châles sont en jersey, avec la dentelle travaillée sur l'endroit uniquement, et sont en général carrés et grands pour bien se protéger du blizzard. Ils sont de couleur naturelle beige ou gris pour les plus rustiques, ou blancs pour les plus fins (les gossamers qui sont aussi des Wedding ring shawls). Les plus élégants associent la soie au sous-poil de la chèvre pour les rendre plus solides ; au XXe siècle, on mélange le poil de la chèvre Orenbourg à celui de la chèvre de Volvograd pour avoir une blancheur plus prononcée.

Ces châles ont été présentés pour la première fois à l'Exposition universelle de Paris en 1855 en suscitant un réel engouement de la part des françaises, puis ont obtenu des prix dans différentes expositions universelles. Ils deviennent très recherchés et les compagnies européennes s'y intéressent de près pour l'export, mais ils sont trop chers à la revente. Qu'importe ! On essaie alors d'introduire ces chèvres en Europe, mais le climat plus doux transforme leur sous-poil qui devient plus gros ! Alors on importe les fibres.

La guerre russo-japonaise de 1902 va limiter l'exportation de ces châles, mais l'Union soviétique permettra l'émergence de coopératives qu'elle finance pour developper cette économie. La chute du mur de Berlin entraîne quelques années plus tard la disparition de ce système faute de moyens. Les châles d'Orenbourg auraient pu définitivement disparaître sans la détermination d'une styliste de Saint-Pétersbourg qui veut redynamiser cet art : Galina Khmeleva que certaines connaissent peut-être comme auteur en particulier du fameux livre Gossamer Webs-The history and techniques of Orenburg lace shawls.

or0 Photo RIA Novosti/Ekaterina Chesnokova

Mes trous à moi

Après une longue période de point mousse et de rayures/rangs raccourcis, j'ai décidé de trouer mes tricots. Exprès.

Je me suis d'abord entraînée :

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Une fois terminé, ça a donné ça :

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Un Vitamin D de Heidi Kirrmaeir, modèle payant. Ne le cherchez pas en français, l'auteur refuse qu'on lui traduise ses modèles (j'ai demandé...). Réalisé en Lima de Bergère de France, aiguilles 3,5. Notes et autres images sur ma page Ravelry.

Et comme on manque de soleil, mais surtout parce que le modèle était un peu trop juste, j'en ai fait un deuxième ! Ca m'a permis de vérifier que les trous, je maîtrisais toujours !

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Remarques sur le modèle : très bien écrit, pas de faute, mais trop ajusté. Les emmanchures ne sont pas assez profondes, et les pans pas assez larges ni assez longs dès que vous avez un peu de poitrine. Pour la deuxième réalisation, j'ai descendu davantage le tricot avant de séparer les manches du corps et ai élargi les pans du devant en modifiant les pentes des raglans uniquement sur le devant, puis j'ai rallongé le corps.

Ensuite, je me suis attaquée à Blütenpracht (Splendeur florale en français, car il est traduit) avec de la Jamieson's Ultra, 50 % laine shetland/50 % laine d'agneau, lace 2ply, 195 m/25 g, coloris Clematis. Le châle fini pèse 90 g. J'ai fait un peu plus de motifs car le fil est fin par rapport à celui du modèle, et j'ai supprimé un des deux motifs intermédiaires. Détails sur Ravelry.

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Et enfin, pour terminer, un énième Cœurs en chœurs, en Creative Focus Worsted de Nashua, 75 % laine/25 % alpaga, 200 m/100 g, tricoté en 5,5 avec comme d'habitude modification du patron original (suppression de la grande bande centrale, et changement de la bordure). Bientôt terminé.

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Les trous des autres

Et voici pour terminer quelques modèles que j'ai traduits. Cliquez sur la photo pour accéder à la page Ravelry du modèle et au patron. Le seul gratuit est Lace Wingspan.

Lace Wingspan (Helena Forde)

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Afterglow de Diana Rozenshteyn (à gauche) - Lotta's Lilacs du même auteur (à droite)

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Ceux d'Andrea Baron, designer allemande

Fritillaria, Erntedank (Fête des vendanges), Maiduft (Senteurs de mai ):

1Fritillaria 2vendag 3mai

Blütenpracht (Splendeur florale), Sternenglanz (Lumières d'étoiles), Frühlingszauber (Magie du printemps ):

4Blacht 5lumi_res 6magie_print

Wintersonne (Soleil d'hiver), Betula*, Tiarella :

7soleil_hiv 8betu 9Tiarella
* Je n'ai pas traduit Betula, juste relu pour correction

A vos aiguilles !

A bientôt, vale,

Christine